Paysans, mes frères "JE SOUSSIGNÉ PLANTEUR ... " (Source : Rachid N'diaye) Fils de chef, détenteur du pouvoir traditionnel à cinq ans, planteur, homme politique, militant fondateur du Rassemblement Démocratique Africain (RDA), avant d'être sans interruption député et ministre en France, celui que les Ivoiriens appellaient familièrement "le Vieux" se voulait d'abord et avant tout paysan... Planteur. De tous ses titres, c'est incontestablement celui dont le président Félix Houphouët Boigny était le plus fier, tant sa vie s'est identifiée à celle des paysans dont il n'a cessé de défendre la cause. Une vie qui commence officiellement le 18 octobre 1905, à Yamoussoukro, au centre de la Côte-d'Ivoire, en pays Baoulé. Fils d'une famille de chefs, il est, à cinq ans, détenteur du pouvoir familial, comme le veut la coutume en pays Baoulé, où il succède à son oncle maternel. |
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Toute sa vie sera ensuite placée sous une série de hasards providentiels. Orphelin de père, il fréquente plus tard ce qu'on appelle alors "l'école des Blancs" au poste militaire de Bonzi, à six kilomètres de Yamoussoukro. Au départ, les chefs refusaient d'y envoyer les leurs, préférant donner à l'école coloniale les fils de leurs "esclaves" à qui les Blancs étaient censés "enseigner la honte". Justement, trois esclaves de la famille d'Houphouët Boigny s'étant échappés de ladite école, les Blancs demandent qu'on leur ramène d'autres enfants. C'est ainsi que le futur président ivoirien se retrouve sur les bancs.
Après des études à l'école primaire locale puis à l'école
secondaire de Bingerville, il entre en 1918 à l'Ecole Normale William Ponty au Sénégal,
établissement de formation qui a produit la plupart des dirigeants d'Afrique francophone.
Cet aspect de sa biographie est contesté par certains historiens qui font judicieusement
remarquer que si sa date de naissance était 1905, le président ivoirien serait entré
dans une école supérieure à... 13 ans. Toujours est-il que l'élève à l'esprit
frondeur, comme on disait alors, entre ensuite à l'école de médecine de Dakar, dont il
sort en 1925 avec le diplôme de médecin africain pour aller servir dans l'administration
jusqu'en 1940. Médecin de brousse, Félix Houphouët Boigny retourne à la terre et ne
tarde pas, en 1932, à prendre la défense des 20 000 petits planteurs ivoiriens
surexploités par les colons. En 1938, après la mort de son frère et de son oncle, il
devient chef de canton. Ce fut le point de départ d'une carrière politique qui le
conduisit en 1944 à créer le syndicat agricole africain. " J'étais seul avec des
femmes autour de moi, dit-il, après la mort de mon frère, de ma mère et de mon fils
aîné. Dix-sept de nos anciens sont allés me supplier de venir créer ce syndicat. J'ai
refusé, ils ont insisté et me disant "Vous avez perdu une mère, un frère, un
fils. Mais si vous acceptez des responsabilités que nous allons vous confier, Dieu vous
le rendra au centuple" ". C'est ainsi que le plus grand syndicat agricole
africain vit le jour. A l'époque, de nombreux petits planteurs allaient vendre leur café
et leur cacao au Ghana voisin ou s'y rendaient pour travailler, car les salaires
journaliers des travailleurs étaient de 20 francs par jour contre 3,50 francs en Côte
d'Ivoire. Le syndicat fonctionne tant bien que mal grâce à la neutralité bienveillante
de Bernard Latrille, gouverneur libéral de Côte d'Ivoire, qui sera plus tard accusé de
communisme par les "petits Blancs", qui obtiendront son retour en métropole.
En octobre 1945, Félix Houphouët Boigny est élu pour la première fois à l'Assemblée
constituante et siège au palais Bourbon, privilège jusque-là réservé aux seuls
Africains originaires des quatres communes françaises du Sénégal: Dakar, Gorée,
Rufisque et Saint-Louis.
Le défenseur des planteurs ivoiriens se fait l'artisan de la lutte
pour la suppression du travail forcé en Afrique, son appartement, situé au deuxième
étage du 24 avenue Mac Mahon à Paris, ne désemplit pas de parlementaires africains.
L'année suivante, en 1946, son prestige est à son zénith quand l'Assemblée française
fait voter la loi sur la suppression du travail forcé, qui portera son nom. Devant un
auditoire subjugué au palais Bourbon, Félix Houphouët Boigny avait plaidé la cause des
siens: " C'est en hommes libres que nous entendons entrer librement dans l'union
française. Or nous ne sommes pas tous libres. Le travail forcé, cette survivance de la
corvée autrefois si décriée en France, auquel nous demeurons assujettis, fera de nous
des esclaves dans l'union, s'il n'est pas aboli au préalable ".
Le 18 octobre 1947 est créé le Rassemblement démocratique africain (RDA) à Bamako,
grand mouvement politique anticolonialiste d'Afrique noire, avec des sections
inter-territoriales (UPC au Cameroun, PDCI en Côte-d'Ivoire, PDG en Guinée, l'union
soudanaise au Mali alors Soudan français) qui choisiront l'apparentement avec le groupe
communiste français au Palais Bourbon jusqu'en octobre 1950.
Apparentement qui vaudra au président Félix Houphouët Boigny d'être
qualifié d'"agent stalinien" par les colons de Côte d'Ivoire. Mais
entre-temps, le nouveau gouverneur de la Côte d'Ivoire, Laurent Pechoux, réprime les
militants du RDA en Côte d'Ivoire. Le 24 décembre 1949, des femmes qui sont autour de la
prison de Grand-Bassam, pour protester contre l'incarcération des militants du RDA, sont
violemment réprimées ou emprisonnées. Le mois suivant en janvier 1950, a lieu la
fusillade de Dimbokro où militants du RDA sont tués et jetés dans une fosse commune.
Houphouët Boigny, persécuté lui-aussi, adhère en janvier 1952 à un autre parti,
l'Union démocratique et socialiste de la résistance de François Mitterrand avant de
devenir plus tard en 1956, ministre dans les six gouvernements de la IVème république
(sous Maurice Bourgès Maunoury, Félix Gaillard, Pierre Pfimlin, Charles De Gaulle et
Michel Debré).
Houphouët Boigny rentre en Côte d'Ivoire en avril 1959 pour prendre la vice-présidence
de son pays en vertu la loi-cadre du 23 juin 1956, ouvrant la voie à une autonomie
interne avec un "conseil de gouvernement" dirigé encore par les gouverneurs.
Mais à l'horizon se file déjà la question de l'Indépendance tandis qu'à Cotonou, du
25 au 27 juillet 1958, le congrès du Parti du regroupement africain (PRA) dont la
principale figure, le Sénégalais Léopold Sédar Senghor, adopte à l'unanimité trois
points: indépendance immédiate des peuples d'Afrique noire et inscription de cette
reconnaissance dans la constitution, unification de l'Afrique noire par une fédération.
La communauté africaine, solide et progressiste, et négocierait alors avec la France la
construction d'une confédération multinationale de peuples libres et égaux. Malgré
l'adoption du référendum de la communauté en 1958 (à l'exception de la Guinée qui
vote non), la France accorde l'Indépendance à la fédération du Mali (réduit alors au
Sénégal et au Soudan français, actuel Mali). Houphouët Boigny claque la porte de la
communauté avec ses amis du conseil de l'entente : le Dahoméen Hubert Maga, le
voltaïque Maurice Yaméogo et le Nigérien Hamani Diori. Un ancien ambassadeur de Guinée
témoigne : " Il y avait une concurrence terrible entre Houphouët Boigny et les
autres dirigeants du RDA(Sékou Touré, Modibo Keita) et les présidents Kwame N'Krumah du
Ghana et Senghor du Sénégal pour le leadership dans la région. C'est pourquoi il a
uvré pour la liquidation de l'ancienne Afrique Occidentale française, soutenu par
les milieux d'affaires ".
L'indépendance oui, mais chacun à sa façon. Houphouët Boigny, qui se plaignait à
propos du mariage raté avec la France en disant que : " pour se marier, il faut
être deux; or la France n'a pas voulu aller à l'église ", avait choisi la
"coopération dans l'indépendance avec la France". Recevant, en 1957, son rival
le ghanéen Kwame N'Krumah, qui avait choisi une voie d'indépendance différente, il
avait déclaré : " je vous donne rendez-vous dans dix ans, on verra bien lequel de
nous deux a choisi la meilleure voie ". Dix ans plus tard, Kwame N'Krumah n'était
pas au rendez-vous. Un an auparavant, le 21 février 1966, il avait été renversé par
les militaires. Les années Houphouët Boigny continuaient leur marche ... jusqu'à ce
jour fatidique du 7 décembre 1993 qui marquait le trentième anniversaire de
L'indépendance de Côte d'Ivoire.
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S'agissant des paysans, Houphouët Boigny n'hésitait pas à dire: " l'économie de la Côte d'Ivoire ne peut se développer et nous garantir des lendemains meilleurs que si le paysannat est mieux encadré, moins écrasé d'impôts et l'industrie naissante suffisamment encouragée, protégée ". Ou encore : " Le premier devoir de mon gouvernement sera d'accorder aux masses rurales une attention particulière et affectueuse.. "
Comme il affectionnait le monde paysan dont il était issu, Félix
Houphouët Boigny avait beaucoup d'espoir pour les jeunes de son pays. " A quelle
catégorie sociale qu'il appartienne, quelle que soit la place qu'il occupe dans la
hiérarchie sociale, chaque jeune assume avec tous ses aînés la redoutable
responsabilité de faire de la Côte d'Ivoire une nation unie, pacifique, fraternelle,
soucieux au plus haut point de son développement pour le meilleur avenir de tous ses
enfants ".
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CACAO: LA REVANCHE DU VIEUX
Source: Fraternité Matin - Spécial Houphouet
Les troubles liés à la mort du Président Houphouët - Boigny n'ont pas
eu lieu. Ceux qui avaient misé dessus pour anticiper une flambée des cours du cacao en
sont pour leurs frais. Ce sont les risques de la spéculation .Spéculer sur quelque chose
c'est, selon le dictionnaire, compter sur cette chose pour en tirer profit. Tous ceux qui
ont spéculer sur la mort du Président Houphouët Boigny et les désordres politiques qui
devaient en résulter en Côte d'Ivoire pour faire des affaires sur le cacao ont fait un
mauvais calcul. Ils ont été de plus en plus nombreux à acheter du cacao, au fur et à
mesure que les rumeurs sur l'état de santé du Chef de l'Etat ivoirien se faisaient plus
pressantes. Le calcul était simple: le décès d'Houphouët devait plonger le pays (c'est
ce que répétaient tous les observateurs depuis des années) sinon dans le chaos de la
guerre ethnique, du moins dans des troubles politiques et sociaux suffisamment graves pour
perturber durablement l'activité économique du pays et en particulier les embarquements
de cacao et de café. Et cela, en pleine période de récolte. Il devait inévitablement
en découler une pénurie du cacao, dont la Côte d'Ivoire est le premier exportateur
mondial, et une hausse importante des cours sur le marché international. Il aurait alors
été facile d'empocher les bénéfices. Le pire n'étant jamais sûr, l'affaire a capoté
comme un hold-up raté. La première hypothèse, celle de la mort prochaine d'Houphouët,
s'est bien réalisée. Mais les troubles post-mortem n'ont pas eu lieu. L'activité
économique est demeurée normale et aucune tension n'est apparu au rayon cacao des
bourses des matières première. Au contraire, les cours ont baissé pour annuler les
anticipations faites sur les troubles en Côte d'Ivoire ( de 1061 £ la tonne sur la
bourse de Londres, au décès du Président ivoirien, le 7 décembre, le cacao a fini
l'année à 910 £). Finalement la plupart des spéculateurs ont revendu leur cacao moins
cher qu'ils ne l'avaient acheté. Ces remous ont été rendus possibles par l'existence
des marchés à terme de New York et de Londres qui sont des bourses où n'importe qu'à
condition de disposer de moyens conséquents, peut acheter et vendre du cacao à son gré,
avant et après le décès du Président ivoirien, des quantités importantes ont ainsi
changé de main. A l'origine de cette fièvre, des sociétés de placement qui gèrent les
fonds d'organisme financiers, caisses de retraite ou sociétés d'assurances, qui doivent
faire travailler leur argent et sont donc en permanence à la recherche du meilleur
rendement. Pour ces sociétés, les matières premières constituent des marchés
financiers comme les autres au même titre que la bourse, ceux de l'or ou de l'immobilier.
Elles disposent de départements spécialisés sur chacun de ces marchés des matières
premières: café, cacao mais aussi caoutchouc, métaux ou encore pétrole. Comme
1'explique le directeur des achats d'un célèbre fabricant suisse de chocolat: " le
marché à terme de New York est devenu un marché hautement spéculatif. Des volumes
importants sont bougés par des gens qui n'ont aucun lien direct avec le cacao ou le
café. Ce sont des gens qui raisonnent principalement à l'aide de modèles
mathématiques, de moyennes variables, d'indices etc. et dès que le logiciel indique
qu'il faut acheter, ils se précipitent tous". Les ordinateurs avaient tout prévu,
sauf la manière dont les ivoiriens réagissant à la mort de leur Président. Le
"vieux" doit en rire dans sa tombe.
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