Mais Félix Houphouët Boigny, à la tête d'un pays riche, se faisant l'écho de nombreux Ivoiriens, ne voulait pas d'une Afrique de l'Ouest dominée par l'AOF, estimant devenir dans ce schéma "la vache à lait" des autres. Nous sommes à la fin des années cinquante. L'Afrique francophone est divisée en quatorze entités administratives réparties en deux blocs:
Ces fédérations étaient dominées par deux Grands conseils et des délégués territoriaux travaillant sous la responsabilité d'un gouverneur français, et ayant une monnaie unique, le franc CFA.
L'Afrique est alors divisée entre le groupe dit de Casablanca (les progressistes), et celui de Monrovia (les modérés) dont Félix Houphouët Boigny estime être le chef. En réponse aux visées africaines du président Senghor, qui a tout intérêt à l'union, le chef d'Etat ivoirien, membre du gouvernement Guy Mollet, se bat pour faire prévaloir ses idées confédérales. Le projet de Loi-Cadre de 1956 du même gouvernement préconise, l'Afrique francophone, un régime d'autonomie interne, en perspective de l'indépendance accordée à chaque africain et non pas aux fédérations. Léopold Sédar Senghor et beaucoup d'autres dirigeants africains ne le pardonneront jamais. Alors que le président Senghor ne lui pardonneront jamais.
Alors que le président Senghor constitue la Fédération du Mali à la fin de l'année 1958 - Soudan français Haute-Volta, Dahomey, et Sénégal -, Houphouët Boigny crée, le 5 mai 1959, le Conseil de l'entente - Haute Volta, Niger, Bénin, Togo, Côte d'Ivoire. Pour faire fonctionner le Conseil de l'entente, il compte sur son vieil ami, le président nigérien Hamani Diori, avec lequel il "retourne" le Voltaïque Maurice Yaméogo et le Dahoméen Hubert Maga, qui finit par déserter la Fédération du Mali. Le 20 août 1960, cette fédération éclate. elle part aussi en éclat, le 3 juin 1960, l'Union douanière ouest-africaine, minée par les réticences communautaires ivoiriennes en matière de fiscalité. Paradoxalement, le président Houphouët Boigny, dans le même temps, ne cesse de se battre pour des organisations régionales africaines. En 1961, il crée l'Organisation africaine et malgache de coopération économique (OAMCE), qui deviendra plus tard l'Union africaine et malgache (UAM) regroupant toutes les colonies françaises à l'exception du Mali et de la Guinée. Avec la création de l'Oua, en 1963, le débat sur le continent africain est dominé par des problèmes économiques. Le président Senghor veut, en 1964, transformer l'UAM en un instrument de coopération économique et ... anticommuniste. Il faut quatre heures de négociations avec Houphouët Boigny pour arriver à un consensus. Pendant que l'organisation enregistre des arrivées (Congo-Léopoldville, actuel Zaïre Rwanda, Ile Maurice), d'autres pays se retirent (Mauritanie, Congo Brazzaville, Tchad, Madagascar, Gabon et Seychelles). Mais sur la francophonie dont l'organe, l'Agence de coopération culturelle et technique (ACCT), est créée à Niamey en 1970, Houphouët Boigny prendra ses distances avec ce qu'il appellera une "idée fumeuse de Senghor". Entre les deux hommes subsiste une rivalité muette, chacun reprochant à l'autre son double jeu, surtout vis-à-vis du président Sékou Touré, en "guerre" avec Abidjan.
En 1973, le président ivoirien se lance dans la bataille de la Communauté Economique des Etats d'Afrique de l'Ouest (CEAO) créée le 17 avril 1973 et officialisée trois années après. Elle comprend la Mauritanie, le Sénégal, le Mali, la Côte d'Ivoire, la Haute Volta et le Niger. Beaucoup d'autres pays africains sont réticents à la CEAO, préférant de loin la Communauté des Etats d'Afrique de l'Ouest (CEDEAO), créée le 28 mai 1975, dont le siège est à Lagos, et que le président ivoirien soupçonne d'être une arme aux mains des anglo-saxons. Se voulant chef de file de l'Afrique francophone, aidé en cela par Paris, Houphouët Boigny a toujours été le porte-parole de "l'Afrique modérée". " Pour faire passer un message important en Afrique francophone, il suffisait d'appeler le président ivoirien qui, à travers son réseau du RDA, les contrôlait presque tous ", déclare un ancien ministre français. Il était, pour certains chefs d'Etat, "le parrain" auprès de Paris. Mais en réalité, ce libéral - anti-marxiste, faut-il le préciser? - a souvent fait cavalier seul dans de nombreuses entreprises, démarche qui n'a pas arrangé ses affaires avec ses pairs. Tel le président mauritanien Moktar Ould Daddah, qu'il soutiendra jusqu'au jour où le beydane adhère à la Ligue arabe en 1973. D'abord, c'est l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA). Houphouët Boigny était présent à sa création le 25 mai 1963 à Addis Abéba où il s'est rendu en ... bateau. Il y est allé pour défendre le principe de l'intangibilité des frontières coloniales, une charte confédérale qui met fin au rêve de l'unité organique du continent dont "rêvaient" Sékou Touré, Kwamé N'Krumah et les autres progressistes. On ne le verra plus tellement dans ce Forum que les anglophones voulaient transformer en une ONU africaine. Le chef d'Etat ivoirien évite ce tribunal si prompt à condamner certaines de ses prises de position comme en Rhodésie (futur Zimbabwé) où il est seul à préconiser un dialogue responsable avec les anglais "tuteur du pays". Le ministre ivoirien des Affaires étrangères, Camille Alliali, emporté par l'ambiance révolutionnaire de l'OUA, ne tarde pas à l'apprendre à ses dépens : il vote, en décembre 1965, avec 36 pays membres - contre l'avis du "Vieux" - la résolution demandant de rompre avec la Grande-Bretagne à la suite de la déclaration unilatérale d'indépendance de la Rhodésie de Ian Smith. Camille Alliali est limogé deux mois plus tard pour avoir cédé à la diplomatie du chantage.
Mais c'est surtout au niveau du dialogue solitaire avec Pretoria et de la crise biafraise que Houphouët Boigny a été le plus critiqué. Il est le premier chef d'Etat africain à entamer le dialogue avec l'Afrique du Sud, au nom d'une philosophie personnelle : éviter la confrontation armée noir-blanc, les réactions émotionnelles - comme celle de Kwarné N'Krumah qui menace de sortir du Commonwealth si l'Union sud africaine en est membre -, une alliance des blancs occidentaux en faveur de l'apartheid et l'arrivée des communistes au pouvoir. C'est un long chemin par lequel il allie cynisme de la politique à la ruse. Ne fait-il pas remarquer qu'en réalité, beaucoup de pays africains coopèrent en douce avec Pretoria ? Le dialogue, il en est convaincu, mais il laisse à d'autres le soin de monter au créneau en 1969, tel le Gabonais Omar Bongo, le Ghanéen Koffi Busia.
En 1970, c'est son parti, le PDCI, qui monte au front, par la voix du ministre des Affaires étrangères Usher Assouan qui, à propos de l'Afrique du Sud, invite les Africains à "abandonner les illusions pour un monde réel". Le combat pour l'Afrique du Sud, Houphouët Boigny ne veut pas le mener seul, ni avec les francophones. Il veut engager l'OUA où ses propositions suscitent des réactions hostiles et sarcastiques. Le président tanzanien Julius Nyéréré parle alors des " dernières bouffonneries du président ivoirien ". Soutenu uniquement par le Malawi, le Gabon, le Lesotho et l'Ile Maurice, la Côte d'Ivoire, finalement, s'engage seule. En septembre 1974, il reçoit discrètement le Premier ministre, John Vorster, à Yamoussoukro et en 1975, son ministre de l'Information, Laurent Dona Fologo, se rend à Johannesburg, accompagné, pour la circonstance, de son épouse française. C'est le début d'un processus de normalisation que d'autres pays emprunteront plus tard, tel ceux de la ligne de front - le Mozambique signe les accords de N'Komati en 1984 - surtout avec l'arrivée de Frederik de Klerk au pouvoir en janvier 1989.
L'Afrique s'implique dans un engagement constructif selon les mots de Chester Crocker, le secrétaire d'Etat américain, en Afrique du Sud. Houphouët Boigny a-t-il eu raison trop tôt? Peut être, mais par une tâche bien ingrate, puisque un an après le voyage de Laurent Dona Fologo, les massacres de Soweto ont lieu. La même année en Afrique, seuls le Sénégal et la Côte d'Ivoire participaient aux Jeux olympiques de Montréal, boycotté par les Africains à cause de la présence de la Nouvelle Zélande qui entretient des relations sportives avec Prétoria. Si l'apartheid a fini par céder, quel crédit en attribuer à la Côte d'Ivoire?
Quelles relations le président ivoirien a-t-il entretenu avec ses
pairs ? Dans l'ensemble francophone d'abord, le privilège de l'âge aidant, et africain
ensuite, la place de choix ne lui a jamais été contestée. Tant pour sa place de père
de l'Indépendance, de doyen, que pour son expérience. Il était l'ami de la plupart des
présidents francophones de la région en début d'indépendance : Hamani Diori, Niger;
Hubert Maga Dahomey; Emile Derlin Zinsou, Bénin ; Maurice Yaméogo Haute Volta ; et Koffi
Busia, Ghana. Avec le souverain marocain, le Roi Hassan II, des différents à cause de la
Mauritanie ont surgi. De même avec le président zaïrois Mobutu Sese Seko pour son
attitude jugée conciliante avec le leader katangais Moise Tschombé. En Omar Bongo,
président du Gabon et successeur de son vieil ami du RDA, le président Léon Mba, il
voyait son fils. Même attitude filiale envers les président présidents malien Moussa
Traoré, le sénégalais Abdou Diouf et le Burkinabé Blaise Compaoré.
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